Interculturel en classe de FLE pour les premiers niveaux


Qu’est-ce que l’interculturel pour moi ?

 

L’interculturel en classe de FLE fait sans doute partie des aspects les plus plaisants de mon métier puisqu’il m’offre la possibilité de m’enrichir à chaque rencontre, de prendre conscience des bizarreries de nos habitudes et de notre langue et qu’il est synonyme d’échanges. La rencontre avec l’Autre est toujours un moment délicat qu’il ne faut absolument pas négliger au risque de la manquer. Rencontrer l’Autre, c’est rencontrer sa culture, nationale, régionale peut-être, familiale sûrement, mais surtout sa culture individuelle. En effet, chaque individu est complexe et il ne s’agit pas de le mettre dans une case ni de le définir selon des stéréotypes. L’interculturel devrait justement être là pour éviter l’ancrage des stéréotypes en prenant conscience que l’Autre est différent tout en étant semblable et inversement, l’interculturel permet également de réfléchir sur sa propre culture à travers le regard de l’Autre et finalement il peut nous apprendre à vivre ensemble malgré nos différences. Bien sûr, cela n’est pas toujours évident entre des personnes de cultures très éloignées et il s’agit d’un travail de longue haleine qui doit sans cesse être présent en classe de façon claire ou sous-jacente.

 

Dans le cadre de la classe de FLE, il ne s’agit plus seulement de notre rencontre avec l’Autre, mais aussi de celle des élèves entre eux, particulièrement pour les professeurs travaillant en France en école de langue ou en centre social. Notre rôle est encore plus celui de médiateur : médiateur entre la langue-culture cible et celles de nos élèves et médiateur entre les langues-cultures de chacun de nos élèves. Il ne s’agit donc pas simplement de transmettre un savoir, mais de faire prendre conscience et de comprendre les différences qui existent entre nos cultures pour que chacun d’entre nous puisse réfléchir sur sa propre culture.

 

Si la rencontre avec l’Autre est une réussite, l’interculturel en classe de FLE peut être un bon moyen de détendre l’atmosphère et de mettre en confiance les étudiants de niveaux débutant, A1 ou A2 dans leur apprentissage de cette nouvelle langue.

 

Il ne s’agira pas dans les premiers temps de l’apprentissage de travailler sur des sujets sensibles ou complexes. Enseignant exclusivement en français avec des élèves d’origines diverses, il me serait difficile de me lancer dans des discussions approfondies ou de travailler à partir de documents détaillés ou historiques permettant de comprendre en profondeur d’autres modes de pensées, d’autres croyances et des comportements différents. Cela pourra être travaillé à des niveaux plus avancés, limitant ainsi les mauvaises compréhensions et permettant de désamorcer tout conflit qui pourrait se produire. Néanmoins, même si les éléments interculturels que l’on peut travailler dans les premiers temps de l’apprentissage restent superficiels, je pense qu’ils sont une porte ouverte sur l’Autre permettant de déconstruire les stéréotypes et de remettre en questions nos croyances. Et comme pour la langue, il me semble intéressant de travailler la culture de manière progressive. En effet, lorsque l’on travaille le passé composé en A1, on ne rentre pas dans tous les détails, on y revient plus tard dans l’apprentissage ; il en va de même pour le vocabulaire, on peut revoir la même thématique en A1, B1 et C1 en allant du plus élémentaire au plus complexe.

 

Je vous présenterai donc dans cet article certains aspects permettant de travailler l’interculturel avec les premiers niveaux de l’apprentissage du français langue étrangère.

 

I. Les habitudes d’apprentissage

Tout d’abord, les apprenants, qui apprennent le français en France lors d’un séjour linguistique, pour des études ou pour vivre en France, viennent de tous horizons et ont, pour la plupart, été à l’école dans des contextes très différents. Leurs façons d’apprendre, de travailler, d’interagir entre eux et/ou avec le professeur sont parfois bien différentes et ils vont devoir faire cela « à la française ». Il peut parfois nous arriver d’oublier à quel point être plongé dans une classe de FLE hors de son pays peut être (très) déstabilisant et il semble indispensable pour le professeur de FLE d’avoir conscience que certaines différences existent pour comprendre les blocages ou mieux les éviter. Cependant, comme il est difficile de connaître les habitudes d’apprentissage de toutes les cultures, soyons simplement attentifs et aidons-nous de ceux qui ont déjà travaillé sur le sujet.

 

1. Exemple de différences d’habitudes d’apprentissage.

Ainsi, dans son article « Apprenants sinophones et place de la parole dans la classe de français langue étrangère », Béatrice Bouvier présente un tableau récapitulant les différences entre le professeur chinois et le professeur français, que je me permets de reproduire ici partiellement pour exemple.

 

Le professeur chinois

Le professeur français

Fait beaucoup de grammaire théorique et peu de pratique

Favorise l’expression et la communication

Fournit tous les documents (fiches, textes) à étudier

Demande de faire des recherches par soi-même

Ne suscite pas les questions, n’apprécie pas d’être interrompu, interroge individuellement les apprenants sur la leçon

Suscite les questions, pose des questions au groupe, discute facilement d’autres sujets que ceux du livre

Donne des modèles ou des canevas

Demande « d’imaginer » des situations

Tableau partiel extrait du livre Habitudes culturelles d’apprentissage dans la classe de Français Langue Etrangère – FLE, coordonné par Anne Pauzet, UCO-L’Harmattan, p.21

 

Béatrice Bouvier nous rappelle également que les étudiants sinophones ont peur des jugements s’ils se trompent, posent une question qu’ils jugent trop simple et qu’ils sont habitués à réfléchir avant de parler.

 

2. Tu ou vous ?

Par ailleurs, le fait de tutoyer ou de vouvoyer les étudiants ou le professeur varie vraiment d’une culture à l’autre.

 

Pour ma part, avec des classes multiculturelles, je préfère adapter le vouvoiement ou le tutoiement en fonction des objectifs de mes élèves. Dans le cadre du français professionnel ou à visée universitaire, le vouvoiement s’impose donc dès le début, car même s’il est vrai qu’il est désormais fréquent de tutoyer son « supérieur », ce n’est pas encore le cas dans toutes les entreprises et il est préférable d’attendre qu’on nous le précise. Puis quand cette notion est maîtrisée, il est possible de passer au tutoiement entre les élèves. Ce n’est pas que je considère le professeur comme étant au-dessus des élèves, mais je crois qu’il est important que les élèves puissent jongler entre le « tu » et le «vous » le plus facilement possible et pour cela, il faut de l’entraînement.

 

En revanche, s’il n’y a pas d’objectifs spécifiques comme passer un examen, travailler en milieu francophone, intégrer une université… je laisse mes élèves décider du « tu » ou du « vous » pour nos échanges. Néanmoins, nous travaillerons des situations pour lesquelles il est nécessaire de passer du vouvoiement au tutoiement et vice versa en fonction de leurs besoins. Car comment savoir qu’à la salle de sport, par exemple, le prof/coach et les élèves se tutoient assez facilement, mais pas dans le magasin de sport.

 

3. Les exercices

Outre les différences entre les professeurs, certains étudiants étrangers s’étonnent, lorsque nous leur donnons des exercices de grammaire à faire ou lorsqu’ils doivent réaliser les activités de la méthode de français, de ne pas avoir suffisamment de place pour écrire les réponses. Ils se retrouvent alors avec des pages totalement annotées, quasiment illisibles, sans avoir la possibilité de refaire les activités et les exercices pour réviser, s’ils le souhaitent.

 

Pour les débutants et les élèves de niveau A1, ce n’est pas véritablement un problème car il y a en général peu à écrire dans les réponses, mais pour les niveaux A2, il est intéressant de discuter sur les habitudes concernant l’école, notamment les devoirs et le fait d’écrire ou non sur le livre pour répondre à leurs incompréhensions.

 

Par contre, dès le début de l’apprentissage, il peut arriver qu’un étudiant bloque sur un exercice, pas parce qu’il ne maîtrise pas les notions linguistiques, mais parce qu’il ne comprend pas la consigne ou qu’il ne connaît pas ce type d’exercice. C’est pourquoi il est essentiel de vérifier la compréhension des élèves, et de leur donner un ou deux exemples avant de les laisser partir seuls se confronter à leurs devoirs.

 

Il ne s’agit là que d’exemples parmi tant d’autres qui nous permettent de prendre conscience de la difficulté d’apprendre une autre langue-culture et de nous adapter aux habitudes de nos apprenants, au moins au début de leur apprentissage afin qu’ils se sentent plus à l’aise et en confiance pour pouvoir s’ouvrir petit à petit aux habitudes françaises.

 

II. La langue

L’exemple précédent du tutoiement et du vouvoiement montre bien que la langue est porteuse de culture : cette notion existe en français, le vouvoiement est très utilisé en France, nous utilisons la deuxième personne du pluriel et non la troisième personne du singulier comme en italien ou en espagnol, il n’existe pas de vouvoiement collectif comme en espagnol…

 

A l’instar du vouvoiement, voici d’autres aspects de la langue qui revêtent un caractère culturel dès le début de l’apprentissage.

 

1. Les mots

Les mots sont porteurs de sens, de culture et permettent mettre en évidence les relations entre les différentes langues : parenté, emprunt, influence.

 

Avec les niveaux A1/A2, quand ils savent déchiffrer les mots, il est intéressant et facile de jouer avec les mots d’origine étrangère ou les mots qui ont pour influence une autre langue.

 

Vous pouvez écrire quelques mots empruntés par le français, tels que plexiglas, bretzel, bowling, brunch, merguez, médina, aficionado, corrida, paella, ciao, spaghetti, mozzarella, litchi, haïku, bonzaï, vodka, bortsch, blini, nem… (vous en trouverez bien d’autres sur le site de l’Académie française), sur des petits bouts de papier et écrire au tableau le nom des langues qui les utilisent : italien, russe, vietnamien, allemand, arabe, anglais, espagnol, chinois, français. La consigne sera alors de demander aux élèves, en petits groupes, de lire les mots et de les noter à côté des langues qui les utilisent.

 

En général, les étudiants sont très sages et réussissent assez bien à retrouver la langue d’origine des mots, mais oublient de les inscrire à côté de leur propre langue et du français, parfois à cause de l’orthographe du mot qui est différente dans leur langue ou simplement parce qu’ils ne considèrent pas qu’un mot d’origine étrangère puisse appartenir à une autre langue. Vous pouvez alors leur demander comment ils disent mozzarella ou bowling dans leur langue et dans la plupart des langues, c’est phonétiquement similaire ou proche, on peut par conséquent écrire le mot à côté de quasiment toutes les langues.

 

Prendre conscience qu’un mot emprunté appartient aussi à sa propre langue, que le phénomène d’emprunt existe dans toutes les langues et qu’il se fait principalement pour des concepts/objets qui n’existent pas dans notre langue, permet de comprendre que la culture voyage, traverse les frontières en apportant la langue avec elle. Il y a un peu d’eux en France et un peu de France dans leur pays.

 

Variante

On pourrait corser cet exercice en ajoutant des mots d’influence anglaise comme planning, parking qui n’existent pas en anglais, mais qui ont été formés sur une structure anglaise ou des mots d’origine étrangère francisés comme paquebot, moustique, café, abricot… mais il faudra expliquer davantage.

 

Autre source

Vous pouvez également vous inspirer des activités autour des mots venus d’ailleurs de cette fiche créée pour des enfants francophones, mais adaptable pour le FLE.

 

alphabet stylisé interculturel en classe de FLE

2. L’alphabet

Comme nous venons de le voir pour le cas des emprunts, la transcription des mots diffère selon les règles orthographiques et l’alphabet de chaque langue.

 

Première activité 

Ainsi, dans les classes de débutants ou de A1, nous pouvons demander à chaque élève, s’il le souhaite, de présenter son alphabet à l’écrit et à l’oral afin de sensibiliser tous les apprenants à la diversité des langues : alphabet latin, prononciation différente ou l’inverse ; alphabet totalement différent ; sens de lecture….

 

De plus, si les alphabets sont très différents, vous pouvez être quasiment sûr(e) que vos apprenants voudront apprendre à écrire leur prénom dans ces nouveaux alphabets. Et quoi de mieux pour un professeur que de laisser sa place à ses élèves le temps d’une activité de partage.

 

Deuxième activité

Il est également possible de rappeler que les lettres de notre alphabet ont d’abord été des images et qu’elles ont évolué pour ne devenir plus qu’un signe, en expliquant l’histoire de l’aleph. Puis nous pouvons leur montrer que l’homme a souvent cherché à décorer les lettres grâce à des exemples d’enluminures, d’abécédaires ou de lettrines et que cela peut même aider à mémoriser l’orthographe des mots français en montrant ces exemples.

 

Variante A1

Pour les apprenants de niveau débutant ou A1, leur tâche pourrait être de créer un abécédaire thématique (abécédaire du sport, des animaux…) ou une fiche de vocabulaire sur une thématique de votre choix ou de leur choix sous forme de mots libres qui seraient décorés selon leur signification et/ou leur particularité orthographique, comme dans cet exemple.

Loisirs interculturel en classe de FLE

Variante A2

Pour les apprenants de niveau A2 et plus, leur tâche pourrait être de créer un nouvel alphabet sur le modèle du Code international des signaux maritimes pour leur faire prendre conscience qu’au fond tous les alphabets sont des images porteuses de sens qui nous échappe car nous ne percevons plus les lettres comme faisant référence à des choses, mais simplement comme l’expression d’un son, comme l’explique Pierre Bergounioux dans une brève histoire de l’alphabet.

Réaliser cette activité avec des apprenants de niveau A2 et plus est idéal pour qu’ils puissent créer l’alphabet de la classe en discutant et coopérant afin de définir les codes, les couleurs, les formes géométriques… Cela permet également de travailler la signification des couleurs dans chaque pays et pourquoi pas celle des formes géométriques.

Cette activité s’inspire de l’artiste Liselott Johnsson qui a travaillé sur cette thématique dans son œuvre MAD HOT FOX AND WET ICY EEL HUG YOU ALL DAY . Elle s’est elle-même inspirée du vocabulaire visuel de la peinture Hard-edge, du Code international des signaux maritimes et du High Capacity Color Barcode de Microsoft pour créer son propre alphabet : High Modernist Color Barcode.

 

Ces activités demandent bien sûr du temps et peuvent être travaillées comme un fil rouge sur plusieurs jours ou plusieurs semaines.

 

Quatrième activité

Dans une autre optique, mais toujours pour travailler autour de l’alphabet, nous pouvons demander à nos apprenants de se présenter en animant les lettres de leur prénom. Chaque lettre représente alors une caractéristique de leur identité/personnalité. Les apprenants peuvent animer les lettres comme ils le souhaitent : remplissage des lettres avec des symboles, collage de la lettre sur une image/photo, découpage de la forme de la lettre dans une image/photo, dessin… L’important est qu’ils ne soient pas limités simplement parce qu’ils ne savent pas dessiner.

Cela ressemble à une variante du traditionnel acrostiche de son prénom, avec l’avantage de pouvoir être fait à tous les niveaux et de pouvoir apporter beaucoup plus d’informations. Une fois le travail de « décoration » du prénom terminé, les autres élèves pourront alors tenter de présenter un de leur camarade simplement à partir du travail qu’il aura effectué.

 

Autres sources

Si la thématique de l’alphabet, vous intéresse, vous pourrez retrouver plus d’idées sur le site de la Bnf qui propose l’atelier : « La lettre et le signe«  dont certaines activités ont été présentées et dans ce document très détaillé et très inspirant pour nos classes de FLE.

 

3. Les noms propres

Si les apprenants aiment écrire leurs prénoms dans un autre alphabet, il arrive parfois que les prénoms, les noms de famille français et tous les noms propres en général bloquent leur compréhension d’un texte, tout simplement parce qu’ils ne comprennent pas de quoi il s’agit et ne peuvent trouver le mot dans leur dictionnaire.

 

Concernant les prénoms, il est possible de travailler à partir des animations réalisées par Le Monde retraçant l’évolution des prénoms masculins et féminins de 1946 à 2015. Cela permet non seulement de découvrir les prénoms français les plus communs, mais aussi de comprendre que l’on peut avoir une idée de l’âge de la personne en fonction de son prénom.

Et pour être un peu plus actuels, on peut compléter ces documents par une infographie des prénoms les plus donnés en 2019.

 

Connaitre quelques prénoms français, permettra, par exemple, à nos apprenants de réaliser correctement cet exercice  :

interculturel en classe de FLE - exemple d'exercice

sans proposer : « Paul est enceinte » qui est grammaticalement correct, mais sémantiquement faux.

 

 

Il ne s’agit que de quelques exemples, mais ils montrent déjà à quel point l’interculturel peut être présent dès le début de l’apprentissage.  Il y a tellement d’autres points concernant les habitudes d’apprentissage et concernant la langue qui auraient pu être traités dans cet article et il y en a beaucoup que j’ignore, alors si vous voulez laisser un commentaire pour partager vos idées, n’hésitez pas !

 

Cet article sur l’interculturel en classe de FLE participe à l’événement inter-blogueurs organisé par le blog Culture FLE et sera complété par un deuxième article traitant des habitudes quotidiennes et des perceptions.


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